Chronique : Yann Tiersen – ‘Rathing From a Distance & The Liquid Hour’
Il suffit d’évoquer le nom de Yann Tiersen pour qu’aussitôt, des images surgissent. Pour certains, Tiersen est indissociable d’Amélie Poulain, le film culte de Jean-Pierre Jeunet. Pour d’autres, il incarne bien davantage : un compositeur et multi-instrumentiste de génie, l’un des plus brillants de sa génération, fort d’une discographie riche de près de vingt albums. Depuis près de trente ans, il explore, expérimente et captive, naviguant avec aisance entre sonorités acoustiques, textures électriques et incursions électroniques — à l’image de l’énigmatique ’11 5 18 2 5 18′, paru en 2022 —, prouvant sans cesse sa capacité à se réinventer. Avec ‘Rathing From a Distance’ et ‘The Liquid Hour’, le natif de Brest reste fidèle à sa vision et délivre un double album concept né d’un voyage en voilier.
En juin 2023, Yann Tiersen et sa compagne Émilie, plus connue sous le nom de QUINQUIS, embarquent avec leur fils et deux skippers à bord de leur voilier Ninnog (hauteur en breton) pour un voyage épique. Partant de Ouessant où ils résident, l’équipage entame un périple épique à travers la mer Celtique, un voyage de plus de trois mois avec pour destination les îles Féroé, nichées au Nord du Royaume-Uni. Bien plus qu’une simple traversée au long cours, ce voyage est l’occasion pour le couple d’offrir des concerts dans des lieux singuliers où ils font escale. Ce voyage devient alors une quête intérieure, un retour à l’essentiel — à soi, à l’autre, à la musique dans ce qu’elle a de plus pur et de plus sincère. De ces instants suspendus sont nés les treize nouveaux titres composant ce nouvel opus divisé en deux parties.
La première, ‘Rathlin From a Distance’ — du nom d’une île située en Irlande du Nord — est une ode à la contemplation. Seul au piano, Yann Tiersen nous embarque dans un voyage méditatif à travers huit morceaux empreints de mélancolie et de sérénité, décrivant en musique les paysages iodés, entre terre et mer, qu’il a rencontré sur son passage. Si parfois le rythme s’accélère à l’écoute de Norðragøta et Bigton, l’ensemble émeut, agissant tel un murmure, une voix intérieure, comme une invitation à l’introspection et à ce nécessaire besoin de se reconnecter avec soi-même loin du tumulte ambiant que l’on subit au quotidien.
La seconde, ‘The Liquid Hour’, plonge dans des eaux plus profondes. Plus La seconde partie, The Liquid Hour, plonge dans d’autres eaux. Plus expérimentale, plus électronique, elle évoque les dangers marins et ces vagues imprévisibles qui, lorsqu’elles prennent de la hauteur, peuvent faire vaciller les marins les plus aguerris. Les textures sonores deviennent ainsi plus troubles et mouvantes incarnant ainsi les tourments intérieurs de Tiersen et de QUINQUIS tels des reflets des remous incessants que le monde traverse. Cette seconde partie, plus mordante, prend des allures de manifeste — un cri subtil mais ferme, lancé depuis le large, contre un système qui prend l’eau.
A l’image du fascinant Stourm qui laisse entrevoir une lueur d’espoir au cœur de la tourmente, ou de l’intriguant titre éponyme qui oscille entre calme et tempête, on retrouve dans cette double œuvre un fil conducteur. Celui d’une réflexion profonde sur notre rapport au monde, la manière que nous avons de faire face à l’urgence climatique et ce rôle de petit colibri que nous jouons tous chacun à notre manière. Mais Yann Tiersen nous rappelle qu’avant de prétendre pouvoir changer les choses, il est indispensable de cultiver une forme de paix intérieure dans laquelle l’on peut se réfugier quand la colère ou la sidération menacent de nous submerger. La vie n’est certes pas un long fleuve tranquille mais elle continue, inlassablement, de nous offrir des instants d’émerveillement. Et c’est peut-être là, dans cette fragile beauté que nous offre la nature, que réside notre plus grande force.